Résonances

東京大学大学院総合文化研究科フランス語系
オンラインジャーナル
Résonances 第11号 | 2020年10月発行
論文

Le symbolique, une structure plus profonde que la réalité et son apparitionla lecture deleuzienne du structuralisme

1. Introduction

Le fait que Gilles Deleuze se rapproche du structuralisme dans la deuxième moitié des années 1960 appartient aux lieux communs de l’histoire de la philosophie. Dans un entretien de 2002, David Lapoujade affirme déjà que « le projet de Deleuze dans Différence et répétition et Logique du sens ne peut pas se comprendre sans un rapport étroit avec le structuralisme »[1]. D’autre part, la philosophie deleuzienne joue un rôle important dans le mouvement, engagé ces dernières années, d’une réhabilitation du structuralisme. Jean-Claude Milner et Patrice Maniglier, qui sont les deux auteurs les plus importants dans ce mouvement, ont en commun d’évoquer le nom de Deleuze[2].

La relation deleuzienne avec le structuralisme a déjà été indiquée et analysée par les études précédentes : le chapitre 5 de Deleuze et l’art et le chapitre 8 de Deleuze. L’empirisme transcendantal écrits par Anne Sauvagnargues, le chapitre 12 de Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée par François Dosse, le chapitre IV des Principes de la philosophie deleuzienne (en japonais) par Kokubun Koichiro et le chapitre 5 de Deleuze. Les mouvements aberrants par Lapoujade[3].

Or, ces études ont une caractéristique commune. En collaborant avec Félix Guattari, Deleuze écrit deux livres qui ont pour sous-titre « Capitalisme et schizophrénie » : L’Anti-Œdipe (1972) et Mille Plateaux (1980). On sait qu’il existe un tournant, l’un des plus grands chez Deleuze, entre d’un côté, Différence et répétition (1968) et Logique du sens (1969) et, de l’autre, L’Anti-Œdipe et Mille Plateaux. Les études évoquées ci-dessus portent une attention particulière au fait que l’un des enjeux les plus importants de ce tournant est le changement d’attitude envers le structuralisme. Dans L’Anti-Œdipe, Deleuze et Guattari critiquent la notion de structure ainsi que le structuralisme. Ces critiques leur permettent d’élaborer une nouvelle notion, celle de machine. Dès lors, le tournant deleuzien consisterait en un passage de la structure à la machine.

Nous comprenons ainsi le parcours de la philosophie deleuzienne. Cependant, il nous semble que l’on accorde trop d’importance au tournant dans les années 1970. Alors que cette transition est bien décrite par l’appellation « de la structure à la machine », le rapport intime qu’entretient Deleuze avec le structuralisme jusqu’à la fin des années 1960 n’a pas été explicité de manière exhaustive.

Nous devons d’abord nous demander : pourquoi y a-t-il un rapport étroit entre Deleuze et le structuralisme ? En quoi consiste-t-il ? La réponse à ces questions est esquissée par Maniglier : « […] la systématisation de Deleuze dans Logique du sens et Différence et répétition s’appuie explicitement sur les travaux de ce qu’on associe ‘‘à tort ou à raison’’ à ‘‘la tradition structuraliste’’ »[4]. En d’autres termes, Deleuze « utilise » les œuvres structuralistes pour élaborer sa propre philosophie, une philosophie de structure. Ce point de vue est d’autant plus intéressant qu’il rend compte de la place singulière de Deleuze dans les études récentes sur le structuralisme : Deleuze arrive à une sorte de synthèse entre la philosophie et le structuralisme, sous la forme d’une philosophie de structure.

La notion de structure, en tant qu’elle désigne la philosophie proprement deleuzienne, doit d’abord se distinguer du structuralisme qui apparaît comme tel dans les sciences sociales ou humaines. Il faut donc clarifier la manière dont Deleuze arrive à la notion de structure à partir de sa lecture du structuralisme. Pour atteindre ce but, il est très efficace de nous référer au texte : « A quoi reconnaît-on le structuralisme ? »[5] (désormais noté AS). Dans ce texte, l’auteur repère sept critères communs aux œuvres structuralistes : 1) le symbolique ; 2) local ou de position ; 3) le différentiel et le singulier ; 4) le différenciant, la différenciation ; 5) sériel ; 6) la case vide ; 7) du sujet à la pratique.

Dans ce qui suit, nous nous intéresserons à l’utilisation deleuzienne de la notion structuraliste de « symbolique ». Le fait que Deleuze attribue le premier critère du structuralisme à « la découverte et la reconnaissance […] du symbolique » (HPVIII 301 / ID 240) a été déjà souligné par les chercheurs qui s’intéressent à ce texte. Par exemple, Anne Sauvagnargues utilise l’expression caractéristique de « six critères du symbolique »[6] pour insister sur le rapport privilégié entre le premier critère et les autres critères. Pour notre part, nous allons suivre la manière dont Deleuze définit le concept de symbolique de manière spécifique pour arriver à la notion de « structure plus profonde que la réalité ».

2. Qu’est-ce que le symbolique ? Lévi-Strauss, Lacan et Deleuze

Pour saisir la spécificité de la notion deleuzienne du symbolique, il faut d’abord savoir ce qu’est le symbolique pour les structuralistes. On sait que le concept de symbolique est élaboré par deux auteurs structuralistes : Jacques Lacan et Claude Lévi-Strauss. La triade lacanienne que forment le symbolique, l’imaginaire et le réel est désormais très connue. Nous pouvons dire que les premiers travaux de Lacan consistent à « relire » les œuvres freudiennes par le biais de cette triade. Qui plus est, cette tentative lacanienne ne peut se comprendre que dans son rapport étroit avec Lévi-Strauss. Comme l’affirme Maniglier avec justesse, « […] Lacan a emprunté à Lévi-Strauss une certaine idée du symbolique, et il ne fait aucun doute que cela l’a aidé à se repérer dans sa pratique »[7].

L’étonnant est que Deleuze, dans le premier critère, ne se réfère pas aux œuvres de Lévi-Strauss. Pour notre étude, il nous importe donc d’abord de noter comment Lévi-Strauss et Lacan s’opposent autour de cette notion. Nous pouvons par avance relever deux points divergents : (i) Lacan affirme l’autonomie du symbolique, ce que Lévi-Strauss n’admet pas[8] ; (ii) en parlant du symbolique, Lacan recourt toujours aux deux autres notions que Lévi-Strauss n’utilise pas, c’est-à-dire l’imaginaire et le réel.

Afin de clarifier ces deux points, nous passerons en revue deux textes lacaniens. Concernant le premier point, nous pourrons lire une séance intitulée « l’univers symbolique » et publiée dans Le séminaire II[9] : Lacan y interprète le travail de Lévi-Strauss, mais pour le dépasser, c’est-à-dire pour affirmer l’autonomie du symbolique. Il commence par préciser l’originalité de la pensée qu’apporte Lévi-Strauss avec la structure élémentaire de la parenté : Lévi-Strauss arrive à fonder le phénomène de parenté sur « le fait que, dans l’ordre humain, nous avons affaire à l’émergence totale englobant tout l’ordre humain dans sa totalité – d’une fonction nouvelle » (SII 41). Cette fonction nouvelle est justement la fonction symbolique.

Pour Lacan, la fonction symbolique se caractérise avant tout par son caractère total : elle « constitue un univers à l’intérieur duquel tout ce qui est humain doit s’ordonner » (SII 42). Dans la même page, il précise : « Pour concevoir ce qui se passe dans le domaine propre qui est de l’ordre humain, il faut que nous partions de l’idée que cet ordre constitue une totalité. La totalité dans l’ordre symbolique s’appelle un univers ». En bref, la fonction symbolique constitue une totalité dans laquelle tout ce qui est humain s’ordonne.

Le caractère « total » forme le noyau essentiel de la notion de symbolique telle qu’utilisée chez Mauss, Lévi-Strauss ou Lacan. Mais le contenu et l’utilisation de la notion varient considérablement selon les auteurs. La différence entre Lévi-Strauss et Lacan repose, encore une fois, sur l’autonomie du registre symbolique. Lacan précise la raison pour laquelle Lévi-Strauss ne veut pas l’admettre : Lévi-Strauss craint que cette autonomie ne fasse reparaître « une transcendance masquée » et ne conduise à « une réappropriation de Dieu sous un masque » (cf. SII 48).

Mais pourquoi Lacan tient-il à poser l’autonomie du symbolique en dépassant ce que dit Lévi-Strauss ? Il faut ici nous rappeler que Lacan est avant tout psychanalyste. C’est pour « désigner l’originalité de la découverte freudienne » que Lacan recourt à cette notion. Comme il le précise dans une séance ultérieure[10], le symbolique, pour Lacan, est « l’ordre propre de ce à quoi Freud s’affronte, et qu’il s’efforce de formaliser » : cet ordre « intervient pour imposer sa cohérence, son économie autonome à l’être humain et à son vécu » (SII 143). On pourrait dire ainsi que Lacan affirme l’autonomie du symbolique pour arriver au champ freudien, qui dépasse ce que dit Lévi-Strauss.

Avant de passer au deuxième point, notons qu’il relève aussi du fait que Lacan est psychanalyste. C’est-à-dire que Lacan emploie la triade que sont le symbolique, l’imaginaire et le réel afin d’articuler l’expérience psychanalytique dans sa spécificité. Pour le montrer, il convient de consulter l’article justement intitulé : « Le symbolique, l’imaginaire et le réel »[11], transcription d’une conférence de 1953.

Il commence par poser la question fondamentale : « Qu’est-ce qui est mis en jeu dans l’analyse ? » (SIR 15). Ce que Lacan refuse avant tout, c’est de donner à cette question la réponse suivante : il s’agit, dans l’analyse, d’un « rapport réel au sujet, à savoir de reconnaître sa réalité, selon une certaine façon et selon nos mesures ». Il faut, au contraire, partir du fait que l’expérience analytique se passe tout entière en parole. Pour simplifier à l’extrême, l’analysant « guérit » en échangeant des paroles avec l’analyste. Il faut se demander sur quoi repose l’efficacité de ce fait.

Pour répondre à la question, Lacan définit d’abord ce qu’est l’imaginaire. En prenant l’exemple du névrosé, Lacan affirme que « l’économie des satisfactions est d’un autre ordre que celui de réel ». L’ordre de satisfaction imaginaire a ceci de spécifique : il « ne peut se trouver que dans les registres sexuels » et implique toujours le déplacement[12].

Or, l’imaginaire, ainsi que le réel, ne suffit pas à mettre en lumière l’efficacité de la cure psychanalytique. « En fait, il faut bien voir que l’imaginaire est loin de se confondre avec le domaine de l’analysable. Il peut y avoir une autre fonction que l’imaginaire » (SIR 23). Autour de l’« analysable », Lacan formule ses conditions de la manière suivante : « D’une part, qu’il ne suffit pas qu’un phénomène représente un déplacement, autrement dit s’inscrive dans les phénomènes imaginaires, pour être un phénomène analysable. D’autre part, qu’un phénomène n’est analysable que s’il représente autre chose que lui-même » (SIR 25).

Or, qu’est-ce que l’analysable ? Selon Lacan, ce n’est rien d’autre que le symbolique. Afin de l’expliciter, il s’appuie sur l’exemple du symptôme hystérique qui « donne toujours quelque chose d’équivalent à une activité sexuelle, mais jamais un équivalent univoque » (SIR 26). En étant toujours plurivoque, il « exprime […] quelque chose de structuré et d’organisé comme un langage » ; si bien qu’il s’analyse entièrement sur le plan symbolique, qui est de l’ordre et du registre du langage. Nous disposons enfin des trois caractéristiques de la conception lacanienne du symbolique : (A) il se distingue de l’imaginaire comme du réel, (B) il est l’équivalent du langage, (C) il est l’analysable, c’est-à-dire ce qu’il garantit l’efficacité de la cure analytique.

Nous avons cerné la notion lacanienne de symbolique, en montrant deux points qui la distinguent de celle de Lévi-Strauss. En fait, ces deux points sont précisément ce qui rapproche les conceptions deleuziennes et lacaniennes du symbolique. C’est-à-dire que : (i) Deleuze, comme Lacan, affirme l’autonomie du symbolique et, (ii) à l’instar de Lacan, Deleuze recourt à la triade lacanienne. C’est la raison pour laquelle Deleuze, dans le premier critère d’AS, ne se réfère pas aux œuvres de Lévi-Strauss.

Lisons attentivement le premier critère d’AS[13]. Deleuze y affirme justement : « Or le premier critère du structuralisme, c’est la découverte et la reconnaissance d’un troisième ordre, d’un troisième règne : celui du symbolique. C’est le refus de confondre le symbolique avec l’imaginaire, autant qu’avec le réel, qui constitue la première dimension du structuralisme » (HPVIII 301 / ID 240). En invoquant ces deux autres notions que sont le réel et l’imaginaire, tout comme en utilisant des termes tels qu’« ordre » et « règne », Deleuze suit la pensée lacanienne de l’autonomie du symbolique.

Néanmoins, comme nous l’avons suggéré, il existe entre eux des différences majeures. Nous pouvons signaler deux points. Premièrement, Deleuze présente cette notion comme le critère le plus élémentaire du structuralisme. Deleuze écrit ainsi : « J. Lacan est sans doute celui qui va le plus loin dans l’analyse originale de la distinction entre imaginaire et symbolique. Mais cette distinction même, sous des formes diverses, se retrouve chez tous les structuralistes » (HPVIII 303 / ID 241 – nous soulignons). Sous ce point de vue, Lacan ne serait que l’un des penseurs du symbolique, c’est-à-dire l’un des structuralistes. En effet, Deleuze recourt aussi à d’autres auteurs que Lacan : les linguistes structuralistes, le groupe Tel Quel, Foucault ou Althusser. C’est ainsi que Deleuze arrive à « ôter » son implication psychanalytique à la notion de symbolique. De fait, il ne se réfère pas à la caractéristique C, selon laquelle le symbolique est « ce qui garantit l’efficacité de la cure analytique ».

Qui plus est, Deleuze donne un nouveau sens au terme « symbolique » : ce qui est plus profond que l’imaginaire et le réel. Cette définition constitue une différence, dans la mesure où Lacan à aucun moment ne caractérise ainsi ce terme. L’auteur dit ainsi :

Chez Lacan, chez d’autres structuralistes aussi, le symbolique comme élément de la structure est au principe d’une genèse : la structure s’incarne dans les réalités et les images suivant des séries déterminables ; bien plus, elle les constitue en s’incarnant, mais n’en dérive pas, étant plus profonde qu’elles, sous-sol pour tous les sols du réel comme pour tous les ciels de l’imagination (HPVIII 302 / ID 241 – nous soulignons).

Cette citation est cruciale pour notre étude. Il faut relever deux points. Premièrement, Deleuze identifie le symbolique à la structure. Au début de l’article, Deleuze déclare qu’« il n’y a de structure que de ce qui est langage » (HPVIII 300 / ID 239). En nous rappelant la caractéristique B, selon laquelle le symbolique est l’équivalent du langage, nous pouvons bien comprendre l’identification deleuzienne de la structure au symbolique. Deuxièmement, Deleuze caractérise la structure de manière suivante : il est « au principe d’une genèse ». Plus précisément, la structure « s’incarne dans les réalités et les images » et « les constitue en s’incarnant », mais « n’en dérive pas » : elle est « plus profonde » que les réalités et les images.

Nous mettons en relief l’adjectif « plus profond » dans la mesure où Deleuze, surtout dans le premier critère d’AS, recourt toujours à cet adjectif pour qualifier les travaux structuralistes[14]. Dans la deuxième moitié du critère, Deleuze essaie de présenter son résumé en l’employant de façon significative : « […] déjà le premier critère consiste en ceci : la position d’un ordre symbolique, irréductible à l’ordre du réel, à l’ordre de l’imaginaire, et plus profond qu’eux » (HPVIII 303 / ID 241-242 – nous soulignons).

Que signifie alors l’adjectif « plus profond » ? Quelle structure est plus profonde que la réalité ? Dans la section suivante, nous réfléchirons sur ces questions.

3. Une structure plus profonde que la réalité et son apparition : trois articulations de la structure dans « A quoi reconnaît-on le structuralisme ? »

Il faut d’abord penser que Deleuze emploie l’adjectif « plus profond » pour désigner ce qui se distingue ontologiquement du niveau réel. C’est la raison pour laquelle Deleuze prend la notion lacanienne du symbolique comme son premier modèle de « structure ». Mais il s’agit aussi d’un autre point : la structure, en tant qu’elle est plus profonde que la réalité, n’apparaît pas comme telle dans la réalité. La définition de la structure en tant que telle appelle la problématique suivante : comment apparaît-elle dans la réalité ? Les deux problématiques, celle de la structure plus profonde que la réalité et celle de l’apparition d’une telle structure dans la réalité, se lient de manière intime : l’une ne peut pas se comprendre sans l’autre.

Il convient ici de nous intéresser au passage du troisième critère d’AS. Dans ce critère, Deleuze donne une définition assez précise de la structure. Selon cette définition, la structure se caractérise par les trois constituants suivants : les éléments symboliques, le rapport différentiel et les points singuliers. Concernant ces trois constituants de la structure, Deleuze écrit :

Les éléments symboliques s’incarnent dans les êtres et objets réels du domaine considéré ; les rapports différentiels s’actualisent dans les relations réelles entre ces êtres ; les singularités sont autant de places dans la structure, qui distribuent les rôles ou attitudes imaginaires des êtres ou objets qui viennent les occuper (HPVIII 310 / ID 247 – nous soulignons).

Prêtons attention aux trois verbes présents dans la citation : « s’incarner », « s’actualiser » et « venir occuper la place ». Chacun d’eux a pour but de décrire l’apparition de la structure dans la réalité. Rappelons que le verbe « s’incarner » est déjà employé dans le premier critère : « la structure, dit Deleuze, s’incarne dans les réalités et les images suivant des séries déterminables ». Alors que le verbe « s’actualiser » se rapporte à la structure comme virtualité, le verbe « venir occuper la place » se lie à la structure comme ordre des places. La structure nécessite le moment de l’apparition dans la réalité, précisément parce qu’elle est plus profonde que la réalité.

Nous sommes ainsi amenés à repérer les trois articulations de la « structure » dans AS : (i) les éléments symboliques, le rapport différentiel et les points singuliers, (ii) virtualité, (iii) ordre des places. Ces articulations sont évoquées par Deleuze pour répondre aux deux problématiques que nous avons pointées : chacune a pour fonction de préciser la différence ontologique entre la structure et la réalité, ainsi que l’apparition de la structure dans la réalité.

Traitons d’abord de la première version de la structure. Il faudra d’abord préciser ce qu’est l’« élément symbolique » : cette expression, étrangère au vocabulaire structuraliste, appartient à Deleuze lui-même. Dans le premier alinéa du troisième critère[15], Deleuze lie directement l’élément symbolique au phonème : « En quoi consistent enfin ces éléments symboliques […] ? Revenons au modèle linguistique. Ce qui est distinct à la fois des parties sonores, et des images et concepts associés, est appelé phonème. Le phonème est la plus petite unité linguistique capable de différencier deux mots de significations diverses : par exemple billard et pillard » (HPVIII 308 / ID 246). Cette définition s’accorde très bien avec la définition générale du phonème par les linguistes.

Deleuze souligne que les phonèmes b et p ne sont pas séparables du rapport  b/p : « Les phonèmes n’existent pas indépendamment des relations dans lesquelles ils entrent et par lesquelles ils se déterminent réciproquement ». Le terme de « relation » est essentiel pour comprendre la nature de l’élément symbolique. En effet, le deuxième alinéa a pour objet de classer les relations en trois catégories. Afin de réaliser cette classification, Deleuze se réfère encore une fois à la triade lacanienne. C’est-à-dire qu’existent, selon Deleuze, les trois relations suivantes : relation réelle, relation imaginaire et relation symbolique[16].

Cependant, afin de spécifier chacune de ces relations, Deleuze ne recourt pas à la théorie lacanienne, mais aux mathématiques. Comme 3 + 2 ou 2/3, le premier type « s’établit entre des éléments qui jouissent d’indépendance ou d’autonomie » et « ces relations doivent être dites elles-mêmes réelles ». Le deuxième type « s’établit entre des termes dont la valeur n’est pas spécifiée, mais qui doivent pourtant dans chaque cas avoir une valeur déterminée » : comme + x+y2-R2=0 (l’équation du cercle). Et Deleuze définit le troisième type comme suit :

Mais le troisième type s’établit entre des éléments qui n’ont eux-mêmes aucune valeur déterminée, et qui pourtant se déterminent réciproquement dans la relation : ainsi ydy + xdx = 0, ou dy/dx = – x/y . De telles relations sont symboliques, et les éléments correspondants sont pris dans un rapport différentiel. Dy est tout à fait indéterminé par rapport à y, dx est tout à fait indéterminé par rapport à x : chacun n’a ni existence, ni valeur, ni signification. Et pourtant le rapport dy/dx est tout à fait déterminé, les deux éléments se déterminent réciproquement dans le rapport. C’est ce processus d’une détermination réciproque au sein du rapport qui permet de définir la nature symbolique (HPVIII 308-309 / ID 246).

D’une part, dx et dy sont « indéterminés » : chacun d’eux « n’a ni existence, ni valeur, ni signification ». D’autre part, le rapport dy/dx est « tout à fait déterminé », dans la mesure où l’inclinaison de la tangente a une valeur précise. Dx et dy « se déterminent réciproquement » quand ils sont pris dans le rapport différentiel. Nous disposons désormais d’une définition précise de l’élément symbolique : il est ce qui ne se détermine que dans le rapport différentiel, et n’existe pas indépendamment de ce rapport différentiel, c’est-à-dire de la relation symbolique.

En s’appuyant sur la classification des relations en trois catégories, Deleuze s’emploie à exclure le structuralisme d’un Bourbaki qu’il qualifie d’être imaginaire, de sa propre vision du structuralisme. Il essaie en effet d’élaborer son propre modèle mathématique du structuralisme, qui se base sur le calcul différentiel : « L’origine mathématique du structuralisme doit plutôt être cherchée du côté du calcul différentiel ». Et ce n’est pas seulement le rapport différentiel qui constitue le modèle deleuzien de structuralisme : Deleuze affirme qu’il existe des singularités ou des points singuliers qui « correspondent aux déterminations des rapports différentiels ».

Cependant, dans AS, Deleuze ne précise pas cette correspondance. Tout d’abord, nous nous demandons : qu’est-ce que le point singulier ou la singularité ? Pour répondre à cette question, il conviendra de nous référer au cours de Deleuze sur Leibniz daté du 29 avril 1980[17], où il reprend la « question sur le calcul différentiel ». Deleuze y explique de manière simple ce qu’est la singularité au niveau mathématique : selon son explication, « le point singulier, c’est le point au voisinage duquel le rapport différentiel dy/dx change de signe ». Dans une courbe cubique, que Deleuze prend pour exemple, il correspond au « point de maximum » ou « point de minimum » : le rapport différentiel dy/dx devient égal à zéro, c’est-à-dire change de signe, au voisinage de ces points.

Il faut aussi noter le rôle et l’importance de la singularité dans l’argument deleuzien : la singularité, tout en appartenant à la structure plus profonde que la réalité, concerne surtout la phase d’apparition d’une telle structure dans la réalité. Dans le troisième alinéa du critère, Deleuze affirme que les singularités sont les points « au voisinage desquels se constituent les sonorités et significations de la langue » (HPVIII 309 / ID 247). Deleuze consacre les trois derniers alinéas du critère à interpréter les œuvres structuralistes : Lévi-Strauss, Leclaire et Althusser. Dans ces interprétations, il rapporte constamment la singularité à la phase « intégrale » où la structure apparaît dans la réalité (HPVIII 310-312 / ID 248-249).

Passons maintenant à la structure comme virtualité. Dans le quatrième critère[18], Deleuze affirme : « Ce qui est actuel, c’est ce dans quoi la structure s’incarne ou plutôt ce qu’elle constitue en s’incarnant. Mais en elle-même, elle n’est ni actuelle ni fictive ; ni réelle ni possible » (HPVIII 312 / ID 250 – nous soulignons). Il est à noter que Deleuze opère la distinction entre la structure et « ce dans quoi la structure s’incarne ». La structure se distingue de « ce dans quoi la structure s’incarne » et le « constitue en s’incarnant ».

C’est dans ce contexte-là que Deleuze introduit la notion de virtualité : « Peut-être le mot de virtualité désignerait-il exactement le mode de la structure ou l’objet de la théorie ». On sait que Deleuze élabore cette notion à partir de sa lecture de Bergson. Dans Le bergsonisme, il affirme : « Ce que Bergson appelle ‘‘souvenir pur’’ n’a aucune existence psychologique. C’est pourquoi il est dit virtuel, inactif et inconscient »[19]. Dans Matière et mémoire, Bergson affirme ceci : la différence entre le souvenir pur et la sensation n’est pas de degré, mais de nature. Pour insister sur la radicalité de leur différence, Bergson recourt au couple « virtuel – actuel » : alors que la sensation est quelque chose d’actuel, le souvenir pur se caractérise comme virtuel[20].

La définition de la structure en tant que telle appelle encore une fois la question : comment la structure apparaît-elle dans la réalité ? La question provient du fait que la structure, en tant qu’elle est virtuelle, n’apparaît pas comme telle dans la réalité. Dans Le bergsonisme, Deleuze la pose déjà : « […] comment le souvenir pur va-t-il prendre une existence psychologique ? – comment ce pur virtuel va-t-il s’actualiser ? »[21]. Dans AS, Deleuze consacre les quatrième et cinquième critères[22] à répondre à la même question. Sa réponse, dans AS, est la suivante : la structure comme virtualité s’« actualise » selon deux voies, « différenciation »  et « organisation en séries ».

Voyons enfin la structure comme ordre des places. Le début du deuxième critère[23] commence ainsi : « En quoi consiste l’élément symbolique ? […] Distinct du réel et de l’imaginaire, il ne peut se définir ni par des réalités préexistantes auxquelles il renverrait, et qu’il désignerait, ni par des contenus imaginaires ou conceptuels qu’il impliquerait, et qui lui donneraient une signification » (HPVIII 304 / ID 243). L’élément symbolique, en tant qu’il est quelque chose de symbolique, n’a pas de « désignation extrinsèque » (quelque chose de réel), ni de « signification intrinsèque » (quelque chose d’imaginaire).

Alors, « que reste-t-il » ? Deleuze écrit : « Comme Lévi-Strauss le rappelle avec rigueur, [les éléments symboliques] n’ont rien d’autre qu’un sens : un sens qui est nécessairement et uniquement de ‘‘position’’ ». Ici, Deleuze se réfère à « Réponse à quelques questions », la transcription d’un débat entre Lévi-Strauss et Ricœur. En effet, l’expression « sens de position » est celle qu’y utilise Lévi-Strauss[24]. En empruntant l’expression à Lévi-Strauss, Deleuze entend deux choses par le mot « position » : la pluralité et les « places »[25]. Réfléchissons d’abord à l’implication de la pluralité. Le mot français « position » peut être utilisé dans divers contextes, comme « position des joueurs », « position privilégiée ». Mais il est important que ce mot implique toujours l’arrangement de plusieurs êtres. Par exemple, l’expression « position des joueurs » suppose qu’il existe plusieurs joueurs et qu’ils sont disposés d’une certaine manière.

Or, Deleuze utilise un autre terme, à savoir celui de « place » : « […] les places dans un espace purement structural sont premières par rapport aux choses et aux êtres réels qui viennent les occuper, premières aussi par rapport aux rôles et aux événements toujours un peu imaginaires qui apparaissent nécessairement lorsqu’elles sont occupées » (HPVIII 305 / ID 243 – nous soulignons). Ici, nous avons, d’une part, « les places symboliques préexistantes » et, d’autre part, « les êtres réels qui viennent occuper les places ». La différence entre les deux correspond à celle entre la structure et la réalité : Deleuze, en effet, identifie la structure avec l’« ordre des places », celui que forment les places symboliques préexistantes (HPVIII 324 / ID 246). L’apparition de la structure est bien décrite par le fait que les places sont occupées par les êtres réels.

De ce point de vue de la structure comme ordre des places, on peut mieux comprendre les termes clés des sixième et septième critères[26], comme « déplacement », « objet=x » et « case vide ». Nous pouvons considérer le « déplacement » dont il s’agit comme changement de place. Par ailleurs, à la fin du cinquième critère, Deleuze déclare que « le déplacement est proprement structural ou symbolique » (HPVIII 321 / ID 257) et ce qu’il entend par là s’explique dans le sixième critère, en référence à l’« objet=x » (HPVIII 322-324 / ID 258-260). Enfin, il introduit la notion de « case vide » pour présenter la structure comme « ordre des places » qui enveloppe son « degré zéro » tel que l’objet=x (HPVIII 324-325, 330 / ID 260-261, 266).

Nous avons ainsi repéré trois articulations de la « structure » dans AS. Il est possible de rapporter chacun des sept critères d’AS à l’une d’entre elles : (i) les éléments symboliques, le rapport différentiel et les points singuliers [1er et 3e critères], (ii) virtualité [4e et 5e critères] et (iii) ordre des places [2e, 5e, 6e et 7e critères].

4. Conclusion

Nous avons tenté jusqu’ici de décrire comment Deleuze arrive à la notion de « structure plus profonde que la réalité » en définissant et utilisant de sa propre manière le concept structuraliste du symbolique. Nous avons commencé par examiner ce qu’est le symbolique pour les penseurs structuralistes (Lévi-Strauss et Lacan) pour passer aux analyses de la notion deleuzienne du symbolique. La comparaison entre Lacan et Deleuze autour de cette notion conduit à nous faire observer que notre philosophe donne un nouveau sens qui n’apparaît pas chez le psychanalyste : ce qui est « plus profond » que l’imaginaire et le réel. En recourant aussi au terme « élément symbolique », Deleuze définit la structure comme ce qui est plus profond que la réalité.

Nous avons ensuite souligné qu’une problématique de structure plus profonde que la réalité appelle une autre, celle de l’apparition d’une telle structure dans la réalité. Ces deux problématiques, se rapportant l’une à l’autre, marquent l’originalité de la lecture deleuzienne du structuralisme. Chacune des trois articulations de la structure dans AS répond de sa propre manière aux problématiques.

Notes

  1. [1]

    David Lapoujade, « Une philosophie ouverte au ‘‘dehors’’ », Magazine littéraire, n° 406, février 2002, p. 24.

  2. [2]

    Jean-Claude Milner, Le périple structural. Figures et paradigme, Paris, Éditions du Seuil, 2008, p. 7-8. Patrice Maniglier, La Vie énigmatique des signes, Paris, Léo Scheer, 2006, p. 469.

  3. [3]

    Anne Sauvagnargues, Deleuze et l’art, Paris, PUF, 2005, chapitre 5 « La critique de l’interprétation et la machine », p. 109-137. Anne Sauvagnargues, Deleuze. L’empirisme transcendantal, Paris, PUF, 2009, chapitre VIII « Séries, effet de surface, différenciant », p. 173-202. François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, Paris, La Découverte, 2007, chapitre 12 « La machine contre structure », p. 268-287. Kokubun Koichiro, Principes de la philosophie deleuzienne (en japonais), Tokyo, Iwanamishoten, chapitre IV « De la structure à la machine », p. 119-169. David Lapoujade, Deleuze. Les mouvements aberrants, Paris, Éditions du Minuit, 2014, chapitre 5 « Le pervers et le schizophrène », p. 114-137.

  4. [4]

    Patrice Maniglier, « Introduction : les années 1960 aujourd’hui », Patrice Maniglier (dir.), Le moment philosophique des années 1960 en France, Paris, PUF, 2011, p. 16.

  5. [5]

    Nous disposons maintenant de deux livres qui recueillent l’article : F. Châtelet (dir.), Histoire de la philosophie tome VIII. Le XXe siècle, Paris, Hachette, 1973, p. 299-335 (noté comme HPVIII) et L’île déserte et autres textes. Textes et entretiens 1953-1974, édition préparée par David Lapoujade, Paris, Éditions du Minuit, 2002, p. 238-269 (noté comme ID). Nous indiquons la page de référence de HPVIII ainsi que celle de ID.

  6. [6]

    Anne Sauvagnargues, Deleuze. L’empirisme transcendantal, op. cit., p. 180.

  7. [7]

    Patrice Maniglier, « La vie comme effet », Juan Pablo Luccheli, Lacan avec et sans Lévi-Strauss, Nantes, Éditions Nouvelles Cécile Defaut, 2014, p. 12.

  8. [8]

    Ce point est relevé et analysé par certaines études précédentes. cf. Vincent Descombes, « L’équivoque du symbolique », Revue du MAUSS, n° 34, février 2009, p. 438-466. Lucien Scubla, « Le symbolique chez Lévi-Strauss et chez Lacan », Revue du MAUSS, n° 37, janvier 2011, p. 253-269.

  9. [9]

    Jacques Lacan, Le Séminaire Livre II : Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-1955), Texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Éditions du Seuil, 1978, « III. L’univers symbolique », p. 39-53 (noté comme SII).

  10. [10]

    « X. De l’Entwurf à la Traumdeutung » (SII 141-150).

  11. [11]

    Jacques Lacan, « Le symbolique, l’imaginaire et le réel », Des noms-du-père, Paris, Éditions du Seuil, 2005, p. 9-63 (noté comme SIR).

  12. [12]

    Pour éclairer ce qu’est le déplacement sexuel, Lacan évoque un exemple selon lequel « un homme éjacule à la vue d’une pantoufle » (SIR 22-23).

  13. [13]

    « Premier critère : le symbolique » (HPVIII 299-304 / ID 238-242).

  14. [14]

    Pour caractériser les travaux de Foucault et d’Althusser, Deleuze recourt encore une fois à l’adjectif « plus profond » (HPVIII 301-302 / ID 240).

  15. [15]

    « Troisième critère : le différentiel et le singulier » (HPVIII 308-312 / ID 246-249).

  16. [16]

    Deleuze réserve le terme « rapport » pour désigner le troisième type de relation, c’est-à-dire la relation symbolique.

  17. [17]

    Gilles Deleuze, « Cours Vincennes-29/04/1980 ».

  18. [18]

    « Quatrième critère : le différenciant, la différenciation » (HPVIII 312-318 / ID 250-255)

  19. [19]

    Gilles Deleuze, Le bergsonisme, Paris, PUF, 1966, chapitre III « La mémoire comme coexistence virtuelle », p. 50.

  20. [20]

    Henri Bergson, Matière et mémoire [1896], Paris, PUF, 2008, chapitre III « De la survivance des images », p. 154-155.

  21. [21]

    Gilles Deleuze, Le bergsonisme, op. cit., p. 58.

  22. [22]

    « Cinquième critère : sériel » (HPVIII 318-321 / ID 255-258).

  23. [23]

    « Deuxième critère : local ou de position » (HPVIII 304-307 / ID 243-246)

  24. [24]

    Claude Lévi-Strauss, « Réponse à quelques questions », Esprit, n° 11, novembre 1963, p. 632.

  25. [25]

     Selon le dictionnaire, le mot position « insiste sur la manière dont la chose en question est placée, ou sur la place relative de plusieurs objets ». cf. Le Grand Robert de la langue française, Paris, Le Robert, 1989, tome VII, p. 625.

  26. [26]

    « Sixième critère : la case vide » (HPVIII 321-330 / ID 258-265). « Derniers critères : du sujet à la pratique » (HPVIII 330-334 / ID 266-269).

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pour citer cet article

HASEGAWA Tomotaro, « Le symbolique, une structure plus profonde que la réalité et son apparition : la lecture deleuzienne du structuralisme », Résonances, nº 11, 2020, pp. 17-28, URL : https://resonances.jp/11/le-symbolique-une-structure-plus-profonde-que-la-realite-et-son-apparition/, page consultée le 17 septembre 2021.

執筆者

所属:地域文化研究(2016年-)
留学・在学研究歴:パリ・ナンテール大学(2018年-)

日本語要旨résumé

象徴的なもの、現実よりも深い構造とその現れ

ドゥルーズの構造主義読解

長谷川朋太郎

1960年代の後半、ジル・ドゥルーズ(1925-95)が構造主義と極めて近い関係にあったことは、近年の哲学史研究における共通了解事項となっている。ドゥルーズは、構造主義の諸著作を読解しながら、自らに固有の「構造」の哲学を練り上げた哲学者である、と我々は考えることが出来る。一方で、自身の哲学を練り上げるにあたってドゥルーズが、構造主義をどのように利用したのかについては、先行研究が十分に解明してきたとはいえない。とりわけ先行研究は、「構造から機械へ」というスローガンによって、1970年を境とするドゥルーズからドゥルーズ=ガタリへの転回を専ら注視した結果、1960年代後半におけるドゥルーズと構造主義との緊密な関係を、十分な仕方で明らかにしてこなかった。本研究は、構造主義における「象徴的なもの」の概念にとりわけ注目しながら、1967年の論文「何を以て構造主義と認めるか」を読解し、ドゥルーズがどのような「構造」概念を練り上げているのかを確認する。

第一に我々は、「象徴的なもの」の概念を巡る、ドゥルーズと構造主義の間の差異を標定する。その際我々は、クロード・レヴィ=ストロースとジャック・ラカンという、象徴的なものの概念を練り上げた二人の構造主義者において、以下の二つの点において違いが存在することに注目する。すなわち、①ラカンは、レヴィ=ストロースの認めない象徴的なものの自律性を主張している、②象徴的なものについて語るときラカンは、レヴィ=ストロースの用いない想像的なものと現実的なものという概念に常に依拠する。ラカンのテクストの読解を通して我々は、レヴィ=ストロースから引き継いだ概念を受け継ぎつつラカンが、フロイトの読み直し/精神分析の基礎づけという自身の目的にかなう仕方で「象徴的なもの」の概念を改変しており、それが①と②を説明することを確認する。次いで我々は、①と②の点でドゥルーズはラカンに忠実である一方、その精神分析的な含意を取り除いた上でドゥルーズが、「現実よりも深い」という定義を新たに与えていることを示す。

第二に我々は、現実よりも深いものとして定義される構造が、現実にそのままの姿で与えられるものではなく、したがって「構造はどのようにして現実へと現れるのか」という問いを呼ぶこととなる、という点を強調する。現実よりも深い構造とその現実への現れ、これら二つの問題系こそが、ドゥルーズの構造主義読解を特徴づけているものである。以上の観点から我々は、「何を以て構造主義と認めるか」で提示される三つの「構造」を明らかにすることが出来る。すなわち、「I. 象徴的要素、微分的関係、および特異点、II. 潜在性、III. 場所の秩序」である。これらの構造概念は、上で挙げた二つの問題系に応答するために、ドゥルーズが独自に練り上げたものであると言える。

 

この記事を引用する

長谷川 朋太郎「」『Résonances』第11号、2020年、17-28ページ、URL : https://resonances.jp/11/le-symbolique-une-structure-plus-profonde-que-la-realite-et-son-apparition/。(2021年09月18日閲覧)