Résonances

東京大学大学院総合文化研究科フランス語系
オンラインジャーナル
Résonances 第14号 | 2023年11月発行
論文

Les poupées, vectrices de l’idéologie raciale ou d’empathie ?Les représentations de l’altérité dans la littérature pour filles du Second Empire

Introduction

Au cours du XIXe siècle, marqué par l’essor de l’industrie des poupées, le Second Empire voit l’apogée de la fabrication de poupées formées sur le modèle de la femme adulte ou de la jeune fille blanche, habillées à la mode de l’époque [1]. Connues sous le nom de « poupée parisienne », ces poupées sont exportées vers les autres pays européens et outre-Atlantique, démontrant la supériorité culturelle et industrielle de la France[1]. Elles apparaissent même dans la littérature enfantine, principalement en tant qu’outils pédagogiques permettant aux lectrices d’acquérir le sens maternel et le goût des tâches ménagères[2].

[1] Poupée « Lily » de Jeanne Lavallée-Peronne du magasin « À la poupée de Nuremberg », 45 cm., Courtesy, Theriault’s, Annapolis, Maryland, circa 1870, <https://www.theriaults.com/events/listing/8475/french-bisque-wooden-bodied-poupee-lily-jeanne-lavallee-peronne-of-a-la-poupee-de-nuremberg>, (consulté le 25 septembre 2023).

Même si les poupées parisiennes occupaient alors une place prédominante, il existait d’autres types de poupées dans la société de l’époque. En effet, des poupées représentant d’autres types ethniques avaient déjà été importées ou présentées par d’autres pays et colonies françaises. Sous le Premier Empire, des fabricants français ont ainsi produit des poupées créoles inspirées par l’Impératrice Joséphine, originaire de la Martinique [2][3]. Si les poupées parisiennes représentaient des femmes blanches françaises de milieux aisés à l’image de leurs propriétaires, les autres poupées incarnaient, pour ainsi dire, leurs « autres ». Cet article s’intéresse aux représentations de ces poupées, notamment celles non-blanches dans la littérature enfantine, afin d’examiner la problématique de l’altérité en matière de race dans la formation culturelle des filles de l’époque.

[2] Deux « popotes », poupées antillaises fabriquées à Paris avec leurs costumes d’origine et leurs bijoux en or (circa 1805) (Collection Madame de P…), tirées de Danielle Theimer et François Theimer, Le Panorama des poupées parisiennes, 2009.

1. L’éducation à l’altérité à travers les poupées

1.1. Les représentations des personnes non-blanches au Second Empire

Commençons par donner un aperçu du contexte concernant les représentations culturelles des « autres » à l’époque. Du fait de la faible visibilité des personnes non-blanches dans la société parisienne du Second Empire, leur représentation était inspirée par des évènements politiques et sociaux contemporains[4]. Dans le contexte de l’expansion coloniale, les personnes non-blanches dans les nouveaux territoires étaient principalement considérées comme des indigènes à « civiliser », aux corps « dégradés », « déformés », voire « érotisés »[5]. Bien que l’abolition définitive de l’esclavage en 1848 ait permis à la société française de former une critique vis-à-vis du traitement brutal des esclaves, comme le montre le grand succès de La Case de l’oncle Tom (1852) de Harriet Beecher Stowe[6], la propagation des théories raciales, telles que celles que l’on trouve dans L’Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855) d’Arthur de Gobineau, a établi une hiérarchisation des races qui insistait sur la supériorité de la race blanche[7].

L’émergence d’une culture coloniale a contribué à propager l’idéologie raciste et colonialiste dans tous les domaines culturels, y compris la culture enfantine[8]. Peu de travaux universitaires traitent du sujet[9], mais la production culturelle destinée aux enfants a joué un rôle important dans la formation de la mentalité raciste et colonialiste de l’époque, comme le montrent certains romans d’aventures, à l’image des robinsonnades inspirées par Robinson Crusoé (1719) de Daniel Defoe, qui évoque les personnes indigènes comme des « sauvages »[10].

Toutefois, il convient de souligner que les représentations des personnes non-blanches variaient même dans la littérature enfantine, notamment en fonction du public ciblé. Si la plupart de protagonistes dans les romans d’aventure étaient des garçons, les filles, souvent cantonnées à la sphère domestique, rencontraient les « autres » de manière différente[11]. Le Journal de Marguerite (1858), roman pour filles à succès de Victorine Monniot, bien que ne masquant pas la hiérarchie raciale entre Noirs et Blancs, illustrait le regard affectueux et la charité chrétienne d’une jeune fille blanche envers des personnes noires sur l’île Bourbon (aujourd’hui île de la Réunion)[12]. Certes, les représentations des « autres » dans la littérature enfantine étaient utilisées afin de légitimer l’idéologie raciale auprès des enfants, mais il importe de considérer que dans leur monde imaginaire, ceux-ci pouvaient avoir leurs propres liens avec les « autres ».

Puisque les poupées sont des objets qui ressemblent à des humains et avec lesquels les petites filles jouent directement, les représentations de poupées non-blanches dans la littérature enfantine pourraient permettre d’approfondir l’analyse de ces relations entre ces petites filles et les « autres ». Examiner la description du rôle des poupées non-blanches et, en particulier, les comportements et les paroles des petites filles envers ces poupées, permet de souligner comment celles-ci façonnent l’imagerie et la perception de l’altérité.

1.2. La poupée en tant qu’outil pédagogique

Tout d’abord, il s’agit de souligner la fonction des poupées en tant que véhicules d’idéologie. Si la grande majorité des poupées dans la littérature enfantine étaient blanches, quelques poupées non-blanches sont également apparues. Leur principal rôle était pédagogique : elles devaient permettre aux petites filles de découvrir les « autres », représentés sous des apparences physiques différentes de la leur. Ainsi, les explications précises des caractéristiques de poupées du monde entier, à savoir de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique du Sud et de l’Océanie, que l’on peut trouver dans l’article « Les poupées chez tous les peuples », publié dans le périodique La Poupée. Recueil de tous les travaux des petites Demoiselles (1863), destiné aux filles de 6 à 12 ans[13], démontrent l’intention de transmettre à travers les poupées des connaissances sur les pays étrangers. Force est de constater que l’auteur y évalue la qualité des poupées en la reliant au degré de civilisation de la région où elles ont été créées. Selon l’auteur, les poupées sont « dans l’enfance de l’art » en Afrique, tandis qu’en Océanie, elles ont « plus de perfection qu’en Afrique, mais très-mal [sic] habillées ». Chez les « sauvages », elles sont des « jouets informes ». L’auteur conclut cet article en chantant les louanges des poupées françaises raffinées, tout en soulignant leur « dernier degré de perfection »[14]. La poupée étant considérée comme une représentation de l’humain, la classification et la hiérarchisation que l’on trouve dans les poupées peuvent être considérées comme le reflet des théories raciales de l’époque.

1.3. La poupée en tant qu’éducatrice

La fonction éducatrice des poupées a été illustrée dans un roman pour filles à grand succès, Les Mémoires d’une poupée (1839) de Julie Gouraud[15]. Il se présente sous la forme de mémoires écrits par la poupée Vermeille. Vendue dans un magasin de jouets à Paris, Vermeille est accueillie par plusieurs familles françaises, ce qui lui permet de circuler dans la société d’alors. Un jour, après que son bateau eut fait naufrage et échoué sur l’île de Guadeloupe, elle fit la rencontre avec des poupées indigènes appelées « Popotes ». Vermeille écrit sur les « capresses » de la Martinique[16]:

Les capresses [sic] ont la peau brune ; leur costume consiste en une chemise de batiste à manches courtes et plissées, fermées par un bouton d’or ; un petit corset de batiste brodée s’attache sur le devant de la poitrine ; une jupe à queue, de couleur écarlate, est fixée au-dessous du corset ; un madras, posé très en arrière, couvre une partie des épaules et de la poitrine. Leur coiffure consiste dans un madras plein de coquetterie ; elles portent des boucles d’oreilles en or massif ou en pierreries[17].

Par la suite, Vermeille fait des remarques sur leur mentalité et leur qualité morale : « Rien de plus nul, de plus ignorant qu’une popote, et je ne désespère pas que l’Académie française n’adopte un jour le mot popote en le définissant ainsi : petite fille paresseuse, ignorante, inutile, etc. »[18]. Les termes « paresseuse », « ignorante » et « inutile » reflètent les stéréotypes répandus à l’époque sur les individus issus des colonies françaises. Il convient de remarquer que l’analogie entre petites filles et poupées est établie, comme le soulignent les images qui mettent en avant leur similitude [3-1] [3-2].

[3-1] Vermeille , [3-2] Popotes,
Julie Gouraud, Mémoires d’une poupée, 1860[1839].

En tant que poupée sophistiquée venant de Paris, Vermeille observe les personnes colonisées, tout comme le faisaient les intellectuels contemporains. En outre, elle souhaite non seulement utiliser ses mémoires à des fins pédagogiques pour donner aux lectrices des connaissances sur le monde extérieur, mais elle désire également que ses mémoires soient utiles pour les personnes vivant dans les colonies. On y constate l’intention colonialiste de situer les « autres » en bas de la hiérarchie des races et de les civiliser par le biais des poupées[19].

2. Les liens empathiques avec les « autres » : le cas de l’héroïne Chiffonnette dans La Poupée modèle (1863-1924)

2.1. Le journal des poupées parisiennes

Ainsi, les poupées incarnant les « autres » étaient utilisées afin de transmettre aux enfants les valeurs et les caractéristiques des personnes qu’elles représentaient. Toutefois, les poupées ne sont pas simplement des objets servant à enseigner de manière unilatérale aux enfants, comme le montrent les études de la culture matérielle de l’enfance, qui considèrent que les enfants peuvent critiquer, contester et réinventer les représentations telles que textes, images ou objets[20].

Ce chapitre analyse le lien entre poupée non-blanche et petite fille blanche dans le périodique La Poupée modèle. Journal des petites filles (1863-1924), destiné aux petites filles de 6 à 12 ans[21]. Ce périodique se trouvait au croisement du marché du jouet et de la littérature enfantine : le bureau de la rédaction se situait au 1, Boulevard des Italiens à Paris, quartier célèbre pour ses nombreux magasins de poupées de luxe, avec lesquels il entretenait des rapports commerciaux.

L’une de ses grandes originalités réside dans le fait que les personnages qu’il mettait en scène étaient des poupées vivantes. La protagoniste est une poupée de petite fille, Chiffonnette. Elle vit à Paris avec Vieille Poupée, rédactrice en chef du journal. Dans la rubrique « Causerie », Chiffonnette raconte chaque mois sa vie quotidienne avec Vieille Poupée et ses amies. L’illustration [4] montre la scène de toilette d’une amie de Chiffonnette qui va participer à une soirée. La décoration somptueuse, les vêtements sophistiqués et la présence de la femme de chambre révèlent que Chiffonnette et son amie incarnent l’image de la « poupée parisienne ».

[4] Chiffonnette (à gauche), son amie (au centre) et la petite femme de chambre (à droite),
La Poupée modèle, décembre 1863.

Toutefois, en lisant le roman Chiffonnette, histoire d’une petite fille qui n’était pas sage tous les jours (1865) de la rédactrice en chef Mme de Villeblanche[22], on découvre que cette héroïne est aussi vectrice d’altérité[23]. Ce roman, tiré du périodique, est paru en 1865 et permet aux lectrices de voir Chiffonnette raconter sa vie à la première personne. Dans un premier temps, celle-ci avoue être en réalité une petite fille humaine et non une poupée[24]. Ensuite, elle commence son histoire depuis le jour de sa naissance jusqu’au moment où elle s’installe à Paris et se met à contribuer à la rédaction de La Poupée modèle chez Bonne Amie, l’autre surnom de Vieille Poupée[25].

Le roman Chiffonnette illustre clairement l’opposition entre les sociétés parisiennes et les autres. Chiffonnette est née à Rio de Janeiro de parents français bourgeois qu’elle a perdus peu après sa naissance. Orpheline, elle a grandi au Brésil avec sa servante noire, Cora, a rencontré des esclaves noirs dans une plantation, traversé la mer en bateau ou encore séjourné chez une famille paysanne en Picardie. Il n’était pas rare à l’époque de lire dans les romans occidentaux pour filles la vie d’une petite fille ayant vécu dans le monde extérieur avant de retourner à la société « civilisée ». Néanmoins, en utilisant le motif de la poupée, le roman Chiffonnette illustre plus qu’une simple binarité entre ces deux mondes, et complexifie la problématique autour des représentations des « autres » et des idéologies raciales.

 

2.2. La poupée parisienne et la poupée « créole »

Le sujet des poupées occupe une place importante dans l’histoire de Chiffonnette. Deux types de poupées apparaissent : l’une d’elles est une poupée blanche fabriquée en France, du même type que la poupée parisienne ; l’autre, appelée « poupée créole », a été créée à la main par sa servante noire Cora et son fils Zizi au Brésil. À la différence de Chiffonnette, poupée vivante du périodique La Poupée modèle, les deux poupées de ce roman ne sont pas animées. Analyser les interactions et les sentiments de Chiffonnette envers ces deux types de poupées permet de saisir la perception et la compréhension des « autres » chez la petite fille.

La première que Chiffonnette découvre est une poupée parisienne que sa mère a reçue d’une amie en France. Chez les Rivers, famille anglaise qui a temporairement accueilli Chiffonnette après le décès de sa mère, les filles possèdent des poupées blanches en porcelaine, dotées d’un splendide trousseau, « des robes bleues, blanches, en soie, en laine, en mousseline, le tout orné richement de rubans et de velours ; puis des bonnets en fine broderie, de coquets peignoirs, des bijoux, de petits chapeaux à plumes et à fleurs, des bottines de toutes les façons, des ombrelles, des voilettes, des colliers »[26]. À Paris, Chiffonnette apprécie les poupées parisiennes vendues dans les magasins ainsi que celles de ses amies.

Par contraste, Zizi-Cora est une poupée née de l’ingéniosité de Cora, à partir de matières originaires du Brésil et d’une ancienne poupée blanche de Chiffonnette :

Ils taillèrent, pour la poupée promise, une tête et un buste dans une petite noix de coco ; ils attachèrent à cette tête la perruque blonde de mon ancienne poupée, dont les yeux d’émail furent enchâssés dans des trous ingénieusement creusés de chaque côté du nez de la nouvelle ; puis Cora recousit la poitrine, rembourra les jambes pantelantes avec de la farine de manioc et habilla cette jolie jeune personne d’un morceau bariolé arraché à ses propres vêtements. Elle drapa ce morceau autour de la poupée à la mode du Mozambique, son pays, et la coiffa, en attendant le chapeau que devait tresser Zizi, d’une couronne de plumes éclatantes tombées de la queue de mon perroquet. Quant au collier rouge, il fut remis, comme le chapeau, à plus tard. J’ajoutai à ce costume pittoresque une grande feuille de palmier en guise de manteau[27].

Ainsi, les apparences et les matières des deux poupées sont complètement différentes. Mais plus important encore, chaque poupée est imprégnée de valeurs concernant l’apparence physique grâce aux paroles et aux comportements des personnes que Chiffonnette rencontre. En entendant sa mère dire « Elle est bien belle, la poupée !… Vois comme elle est belle !… », Chiffonnette est charmée par la poupée parisienne dès sa plus petite enfance[28]. À partir de là, les poupées blanches font l’objet d’éloges tout au long du roman, et sont qualifiées de « belle », « merveilleuse », « élégante » et « gracieuse ».

Au contraire, la poupée Zizi-Cora est vectrice d’images racistes liées aux personnes noires de la société européenne de l’époque. Au Brésil, une des filles Rivers prétend traiter Zizi-Cora comme l’esclave de sa poupée parisienne, alors que Chiffonnette voudrait que Zizi-Cora soit une dame[29]. En France, Zizi-Cora est observée avec curiosité mais parfois aussi avec dédain.Examinant Zizi-Cora, les voyageurs d’un train s’exclament : « C’est vraiment très-ingénieusement [sic] fait… pour des nègres ! »[30].

En ce qui concerne Chiffonnette, son comportement envers Zizi-Cora est ambivalent. D’une part, Chiffonnette, trouvant que Zizi-Cora est moins jolie que les poupées françaises, intègre elle aussi les jugements des autres sur l’apparence physique. Ainsi, elle qualifie Zizi-Cora de « raide », elle bat et jette « [sa] pauvre fille avec dédain, avec colère »[31]. D’autre part, Chiffonnette regrette elle-même la violence qu’elle inflige à Zizi-Cora, en rappelant que cette dernière était toujours à côté d’elle lorsqu’elle se sentait seule [5].

[5] Mme de Villeblanche, Chiffonnette, 1865.

En effet, Chiffonnette vouait une forte affection à Zizi-Cora. Cette dernière a été fabriquée par des personnes qu’elle aime, sa servante noire Cora et son fils Zizi, à qui elle exprime sa très forte reconnaissance : « j’étais si touchée de la peine qu’avaient prise ma bonne Cora et mon petit Zizi pour me consoler et m’amuser, que je leur déclarai trouver leur poupée superbe et l’aimer déjà beaucoup, beaucoup »[32]. Pour Chiffonnette, la poupée Zizi-Cora, qu’elle appelle sa « fille » et son « ancienne amie », incarne l’amitié qu’elle a avec Cora et Zizi.

Chiffonnette garde cette poupée créole tout au long de l’histoire. Dans l’épilogue, le père de Chiffonnette, de retour de l’étranger, lui offre une poupée blanche « rose, blonde, articulée, élégante » et « accompagnée du plus joli et du plus complet des trousseaux »[33]. Chiffonnette est déchirée entre la poupée blanche et la poupée Zizi-Cora, mais elle se résout à rendre la poupée blanche à son père : « Pauvre Zizi-Cora ! Je crus me revoir au temps où personne ne s’occupait non plus de moi, et où elle était mon unique consolation. Alors mon parti fut pris : on doit être fidèle à ses promesses et aux amis qui ont partagé nos mauvais jours… Quelque chagrin que j’en eusse, je ne conserverais pas la belle poupée neuve ! »[34]. Finalement, après avoir reçu les conseils de Bonne Amie, qui se fait passer pour le perroquet de Chiffonnette, elle se décide à garder les deux poupées pour les chérir de manière égale [6].

[6] Zizi-Cora, Chiffonnette et sa poupée blanche dans l’épilogue,
Mme de Villeblanche, Chiffonnette,1865.

Certes, l’épisode des deux poupées démontre une transmission de valeurs explicitement racistes à travers l’objet de la poupée, en particulier au niveau des apparences physiques. Il est néanmoins important de souligner qu’une relation affectueuse s’est tissée entre Chiffonnette et la poupée créole, alors que Chiffonnette est attirée par les poupées parisiennes, qui n’ont même pas de nom, mis à part pour leur apparence et leurs accessoires.

La rencontre avec des personnes noires au Brésil, telles que Cora, Zizi et d’autres esclaves noirs, permet à Chiffonnette de comprendre que la poupée créole est un indice témoignant de l’existence des personnes noires en tant qu’individus. Il importe de noter que dans le monde réel, les esclaves noirs étaient traités comme des « choses appartenant à un maître »[35] plutôt que comme des êtres humains. À l’époque où de nombreux enfants blancs donnaient souvent aux poupées noires le rôle de servantes dans leurs jeux en leur infligeant violence[36], Chiffonnette a su nouer une amitié avec la poupée créole qui représente les mémoires des personnes noires.

2.3. L’héroïne en tant qu’« autre »

Par ailleurs, il convient de souligner que Chiffonnette incarne elle-même l’altérité en tant que petite fille pour les lectrices, car la plupart d’entre elles étaient probablement des filles blanches issues de milieux aisés. Née au Brésil, Chiffonnette a vécu dans plusieurs milieux socioculturels, comme dans la famille de colons anglais ou dans la famille paysanne en Picardie, ce qui signifie qu’elle est sujette à l’influence de divers éléments culturels. Cette hétérogénéité se reflète dans ses comportements, comme avec la danse « bamboula » apprise par les esclaves noires au Brésil, ou dans le cadre de corvées de marins et de travaux agricoles. La langue de Chiffonnette, qui mélange l’anglais, le portugais, la langue des esclaves noirs et le français avec l’argot des marins et le parler picard, formait, comme Chiffonnette le dit elle-même, « le plus original et le plus incompréhensible des langages »[37].

On peut ainsi noter la similarité entre Chiffonnette et Zizi-Cora, du fait qu’elles sont toutes deux d’origine étrangère dans la société française. Chiffonnette devait également réaliser qu’elle-même était vectrice d’altérité, à l’instar de Zizi-Cora. Un jour, elle se rend à une soirée avec Zizi-Cora chez une de ses amies, où elle comprend qu’elle et sa poupée sont étrangères parmi leurs amies :

Ma Zizi-Cora eut cependant un grand succès ; mais, comme moi, un succès de curiosité, d’étrangeté… On s’occupa beaucoup d’elle parce qu’elle était seule de son espèce ; beaucoup de moi, parce que je venais de loin et que l’on connaissait en partie mes malheurs. Malgré cela, aucune des petites filles présentes n’eût certainement voulu échanger sa poupée contre ma fille, ni aucune des mamans spectatrices voir son enfant me ressembler[38] !

Avec les petites filles parisiennes, Chiffonnette se considère comme « une petite sauvage », elle a « honte » de réaliser qu’elle est « ignorante »[39]. Par ailleurs, les expériences de Zizi-Cora, poupée créole d’origine esclave, diffèrent de celles de Chiffonnette, fille blanche née de parents français. Cependant, on pourrait probablement remarquer les points communs que les deux partagent en tant que « créole ». La définition du terme « créole » change avec le temps, mais il désigne à l’époque les personnes européennes nées dans les colonies, initialement les Blancs, mais aussi ultérieurement les Métis et les Noirs[40]. Zizi-Cora est appelée « poupée créole » dans ce roman, probablement en raison de sa composition mêlant à la fois des matériaux indigènes issus du Brésil mais aussi des éléments issus d’une poupée blanche. Chiffonnette étant née d’une ancienne colonie portugaise, elle aurait pu avoir une identité « créole », et elle est une fois désignée ainsi dans ce roman : lorsqu’elle se rend au théâtre pour enfants à Paris avec Bonne Amie, elle rencontre « une espèce de petite sorcière, habillée comme Cora » qui dit s’appeler Chiffonnette et être « créole »[41].

Chiffonnette étant dans le périodique La Poupée modèle une poupée tout comme Zizi-Cora, un parallèle peut être établi entre la relation « poupée Zizi-Cora / fille Chiffonnette » et celle « poupée Chiffonnette / lectrice du roman ». Il est vrai qu’il n’était probablement pas facile pour les lectrices blanches de s’identifier à Zizi-Cora, poupée d’origine esclave, mais elles auraient pu imaginer les expériences de Chiffonnette la fille créole et aussi, par le biais de ce parallélisme, celles des personnes noires incarnées par Zizi-Cora.

Pour Chiffonnette, Zizi-Cora incarne l’« autre » tout en restant similaire à elle-même. De même, Chiffonnette est un facteur d’altérité même si son apparence ressemble à celle des lectrices. Cette dualité des créoles, à la fois semblable et différente, aurait pu les rapprocher tout en les distinguant l’une de l’autre. Elle risque de provoquer des actes de violence tels que ceux commis par Chiffonnette envers Zizi-Cora, ce qui pourrait potentiellement refléter sa colère envers sa propre altérité. Malgré cela, elle pourrait également favoriser l’empathie envers les « autres » grâce à la similarité, comme le témoigne l’affection de Chiffonnette pour Zizi-Cora. Chiffonnette, en apparence semblable aux lectrices, mais qui se révèle en réalité porteuse d’altérité, a peut-être permis à ces dernières de considérer que les « autres » sont aussi des sujets doués d’émotions, éprouvant peine et douleur, tout comme elles.

Il est important de souligner que Chiffonnette, qui intériorise l’hybridité culturelle et a connu la gêne et la peine d’être une « autre », était une héroïne très chérie par les lectrices de La Poupée modèle, périodique emblématique de la culture de la « poupée parisienne », à l’époque où les images de femmes créoles étaient très souvent teintées d’exotisme et de fantasme[42]. De plus, elle n’était pas seulement un personnage fictif, car le périodique a créé un lien entre lectrices et personnages de poupées : dans la rubrique « Renseignements et Conseils », Vieille Poupée et Chiffonnette répondaient aux courriers des abonnées, ce qui permettait aux lectrices de s’imaginer échanger avec les poupées[43]. En outre, les personnages étaient aussi de vraies poupées : au magasin « À la poupée de Nuremberg », en relation marchande avec La Poupée modèle, on pouvait acheter des produits comme le « manteau Chiffonnette ». Ainsi, dans la vie réelle, les lectrices pouvaient donc établir un lien affectueux avec la poupée Chiffonnette.

2.4. Les liens imaginaires entre les filles du monde entier à travers les poupées

Enfin, il convient de mentionner qu’à la même époque, aux États-Unis, en pleine période d’esclavagisme, les femmes d’origine africaine fabriquaient des poupées noires à la main[44]. On dispose de très peu d’informations sur les raisons à l’origine de la création des poupées et sur la manière dont les enfants, qu’ils soient blancs ou noirs, jouaient avec elles. Néanmoins, certaines données documentaires montrent par exemple que les poupées noires étaient vendues à des foires antiesclavagistes[45]. On sait également que Harriet Jacobs, qui a échappé à l’esclavage pour écrire l’autobiographie Incidents dans la vie d’une jeune esclave (1861), a créé trois poupées noires en tissu pour les filles blanches de son employeur alors qu’elle travaillait comme nourrice vers 1850-60[46].

Il est a priori impossible de savoir si l’autrice de Chiffonnette était au courant de leur existence, mais il existait effectivement des femmes noires comme Cora, la servante de Chiffonnette, qui fabriquaient des poupées non-blanches pour les enfants. Peut-on alors considérer que les femmes et les filles de l’époque aient pu établir des liens imaginaires avec les « autres », au-delà des frontières, à travers les poupées ? De plus, l’abonnement à La Poupée modèle était possible en dehors de France métropolitaine, à savoir dans les pays européens, en Russie, en Turquie, en Égypte et dans les colonies françaises. En circulant dans plusieurs pays en tant qu’objet ou image, les poupées permettaient sans doute de créer des liens entre les filles de différents pays, en établissant ainsi des relations entre leurs propriétaires.

Conclusion

Sous le Second Empire, période marquée par l’émergence progressive de la culture coloniale, les poupées représentant l’altérité servent d’une part à transmettre aux filles blanches de milieux aisés des connaissances sur les pays et les peuples étrangers, tout en diffusant simultanément l’idéologie raciale et coloniale. Par ailleurs, l’analyse des attitudes, des paroles et des sentiments d’une fille dans le roman Chiffonnette démontre la possibilité pour les filles blanches d’établir des liens propres avec les « autres » telles qu’incarnées par la poupée non-blanche. Une fois de plus, il est indéniable que l’idéologie raciste est fortement présente dans le roman, et les lectrices sont loin de critiquer le racisme structurel ou l’idéologie colonialiste de l’époque. Il semblerait néanmoins important de souligner que ces liens pouvaient probablement leur permettre de développer une vision différente de celle de la culture dominante de l’époque, qui considère les personnes non-blanches comme des « sauvages » à dominer ou à soumettre, les objets d’un dédain raciste ou d’une forme de pitié. En interagissant avec ces poupées, les petites filles pouvaient remettre en question cette vision stéréotypée, et considérer les « autres » sous un jour différent, plus empreint d’empathie, de réflexion et de compréhension.

 

図版情報

[1] Poupée « Lily » de Jeanne Lavallée-Peronne du magasin « À la poupée de Nuremberg », 45 cm., Courtesy, Theriault’s, Annapolis, Maryland, circa 1870, < https://www.theriaults.com/events/listing/8475/french-bisque-wooden-bodied-poupee-lily-jeanne-lavallee-peronne-of-a-la-poupee-de-nuremberg >, (consulté le 25 septembre 2023).

[2] Deux « popotes », poupées antillaises fabriquées à Paris avec leurs costumes d’origine et leurs bijoux en or (circa 1805) (Collection Madame de P…), tirées de Danielle Theimer et François Theimer, Le Panorama des poupées parisiennes, Toucy, Édition Polichinelle, 2009, p. 70.

[3-1] [3-2] Vermeille (à gauche), Popotes (à droite), Julie Gouraud, Mémoires d’une poupée. Contes dédiés aux petites filles, Paris, A. Bédelet, 1860 [1839].

[4] Chiffonnette (à gauche), son amie (au centre) et la petite femme de chambre (à droite), La Poupée modèle, décembre 1863.

[5] Mme de Villeblanche, Chiffonnette, histoire d’une petite fille qui n’était pas sage tous les jours, Paris, J. Vermot, 1865.

[6] Zizi-Cora, Chiffonnette et sa poupée blanche dans l’épilogue, Mme de Villeblanche, Chiffonnette…, op. cit.

Notes

  1. [1]

    Danielle Theimer et François Theimer, Le Panorama des poupées parisiennes, Toucy, Édition Polichinelle, 2009.

  2. [2]

    Pour la « littérature de poupée » de l’époque, voir par exemple : Marie Françoise Boyer-­Vidal, « L’éducation des filles et la littérature de poupée au XIXe siècle », Bernard Bodinier, Martine Gest et Marie-Françoise Lemonnier-Delpy (dir.), Genre et éducation. Former, se former, être formée au féminin, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2009, p. 217-233.

  3. [3]

    Theimer, op. cit., p. 71-73. Sous la Troisième République, l’industrie des poupées s’est engouée pour la fabrication des poupées représentant des personnes non-blanches.

  4. [4]

    Pour le contexte socio-politique de la présence des Noirs au XIXe siècle en France, voir : Pascal Blanchard (dir.), La France noire. Trois siècles de présences des Afriques, des Caraïbes, de l’Océan Indien et d’Océanie, Paris, La Découverte, 2011, p. 43-44.

  5. [5]

    Pour la représentation des femmes noires dans la culture populaire, voir : Robin Mitchell, Vénus Noire: Black Women and Colonial Fantasies in Nineteenth-Century France, Athens, Georgia, University of Georgia Press, 2020.

  6. [6]

    Harriet Beecher Stowe, La Case de l’oncle Tom (traduit par Louis Barré), Paris, J. Bry aîné, 1853.

  7. [7]

    Joseph Arthur de Gobineau, L’Essai sur l’inégalité des races humaines, Paris, Firmin-Didot frères, 1853-1855.

  8. [8]

    Gilles Boëtsch, Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard (dir.), Culture coloniale en France. De la Révolution française à nos jours, Paris, CNRS Éditions, 2008, p. 91-92.

  9. [9]

    Pour la « littérature coloniale pour la jeunesse » au XIXe siècle, voir le site de Maxime Bœuf : <https://licol19.hypotheses.org/category/recherches> (consulté le 26 juillet 2023)

  10. [10]

    Pour les robinsonnades dans la littérature enfantine du XIXe siècle, voir : Jean-Paul Engélibert, « L’école de l’aventure coloniale dans trois robinsonnades du XIXe siècle : Le Robinson Suisse, L’Île de corail et Deux Ans de vacances », Syllabus Review, 2009, vol. 1, p. 263-280.

  11. [11]

    Bénédicte Monicat étudie les robinsonnades écrites par des femmes et le thème de voyage dans les romans pour filles sous l’angle du genre : Bénédicte Monicat, Devoirs d’écriture. Modèles d’histoires pour filles et littérature féminine au XIXe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2006.

  12. [12]

    Victorine Monniot, Le Journal de Marguerite, Paris, Bourguet-Calas, 1886 [1858].

  13. [13]

    « Les poupées chez tous les peuples », La Poupée. Recueil de tous les travaux des petites demoiselles. Images et lectures amusantes, 16 septembre, 1863, p. 19-20.

  14. [14]

    Ibid., p. 20.

  15. [15]

    Julie Gouraud, Mémoires d’une poupée. Contes dédiés aux petites filles, Paris, A. Bédelet, 1860 [1839].

  16. [16]

    Selon TLFi, le mot «câpre » signifiait la « personne issue du croisement de nègre et de mulâtre » dans les années 1840 : TLFi : Trésor de la Langue Française informatisé, < http://www.atilf.fr/tlfi >, ATILF – CNRS & Université de Lorraine. (consulté le 26 juillet 2023)

  17. [17]

    Gouraud, op. cit., p. 104-105.

  18. [18]

    Ibid., p. 105.

  19. [19]

    Julie Gouraud a elle-même vécu à Saint-Domingue : Michel Manson, « Julie Gouraud et Saint-Domingue : du roman familial au roman pour enfants », Strenæ. Recherches sur les livres et objets culturels de l’enfance, vol. 3, 2012, <https://doi.org/10.4000/strenae.517>. (consulté le 26 juillet 2023)

  20. [20]

    Voir par exemple : Megan Brandow-Faller (ed.), Childhood by Design: Toys and the Material Culture of Childhood, 1700-Present, New York, Bloomsbury Visual Arts, 2018. Depuis les années 1990, les universitaires commencent à étudier le rôle des poupées au prisme du genre, de la race et de la classe sociale : Miriam Formanek-Brunell, Jennifer Dawn Whitney (ed.), Dolls Studies: the Many Meanings of Girls’ Toys and Play, New York, Peter Lang, 2015 ; Sarah Maza, « Toy stories. Poupées, culture matérielle et imaginaire de classe dans la France du XIXe siècle », Revue historique, vol. 694, no 2, 2020, p. 135-167.

  21. [21]

    La Poupée modèle a été publié par les mêmes éditions que le Journal des demoiselles (1833-1896), périodique célèbre auprès des jeunes filles. Pendant le Second Empire, il paraissait chaque mois, le prix de l’abonnement annuel étant 6 francs à Paris et 7,50 francs en province. Il a été diffusé à plus de 10 000 exemplaires en 1864, chiffre qui illustre son grand succès. La Poupée modèle. Journal des petites filles, juin, 1864.

  22. [22]

    Il existe peu d’informations à son sujet, mais elle est née Blanche d’Andeville en 1835 et est devenue par mariage Mme Seuriot. Georges d’Heylli, Dictionnaire des pseudonymes, Paris, Dentu, 1887 [1868].

  23. [23]

    Mme de Villeblanche, Chiffonnette, histoire d’une petite fille qui n’était pas sage tous les jours, Paris, J. Vermot, 1865.

  24. [24]

    Cependant, Chiffonnette écrit dans La Poupée modèle qu’elle n’était pas au courant de la publication de Chiffonnette, ce qui signifie que la narratrice du roman Chiffonnette n’était pas le personnage de poupée Chiffonnette dans La Poupée modèle. Les lectrices pouvaient donc considérer Chiffonnette à la fois comme un être humain et une poupée. La Poupée Modèle, novembre, 1865, p. 15-17.

  25. [25]

    Il convient de noter que l’éditeur d’un recueil de contes de Mme de Villeblanche avoue que Vieille Poupée (Bonne Amie) est en réel l’autrice de Chiffonnette et la rédactrice en chef du magazine, Mme de Villeblanche. En d’autres termes, la rédactrice en chef Mme de Villeblanche s’est elle-même identifiée à la poupée. Mme de Villeblanche, Contes d’une vieille poupée, recueillis par Mme de Villeblanche, Paris, T. Lefèvre, 1873, V-VI.

  26. [26]

    Mme de Villeblanche, Chiffonnette…, op. cit., p. 31.

  27. [27]

    Ibid., p. 33.

  28. [28]

    Ibid., p. 11.

  29. [29]

    Ibid., p. 37.

  30. [30]

    Ibid., p. 66-67 ; p. 100.

  31. [31]

    Ibid., p. 127.

  32. [32]

    Ibid., p. 33.

  33. [33]

    Ibid., p. 135.

  34. [34]

    Ibid., p. 136.

  35. [35]

    Stowe, op. cit., p. 12.

  36. [36]

    Robin Bernstein, Racial Innocence: Performing American Childhood from Slavery to Civil Rights, New York, New York University Press, 2011, p. 194-243. Robin Bernstein examine le rôle et la signification des poupées noires, très présentes du XIXe au XXe siècle aux États-Unis, dans le contexte de l’esclavagisme.

  37. [37]

    Mme de Villeblanche,  Chiffonnette…, op. cit., p. 81.

  38. [38]

    Ibid., p.117-118.

  39. [39]

    Ibid.,  p. 118 ; p. 91.

  40. [40]

    Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle, français, historique, géographique, mythologique, bibliographique…. t. 5 CONTRE-CZYZ, Paris, Administration du grand Dictionnaire universel, 1866-1877, p. 490-491. Voir aussi la rubrique « créole » de TLFi : Trésor de la Langue Française informatisé, <http://www.atilf.fr/tlfi>. (consulté le 26 juillet 2023)

  41. [41]

    Chiffonnette est aussi frappée par la ressemblance de cette petite sorcière avec Zizi-Cora au niveau du costume. Mme de Villeblanche,  Chiffonnette…, op. cit., p. 123-124.

  42. [42]

    Pour les représentations des femmes créoles dans la littérature pour filles au XIXe siècle, voir : Monicat, op. cit., p. 46-48.

  43. [43]

    « Causerie : Les adieux de Chiffonnette », La Poupée Modèle, octobre, 1864, p. 282. « Causerie : Chiffonnette à Lily », La Poupée Modèle, novembre, 1864, p. 10-11.

  44. [44]

    L’exposition « Black Dolls : la collection Deborah Neff » (du 23 février au 20 mai 2018, Paris) a présenté des poupées noires, censément fabriquées par des femmes afro-américaines aux États-Unis entre les années 1840 et 1940. Au Brésil, l’industrie des poupées en tant que jouet n’était pas encore très développée au XIXe siècle et les poupées pour filles sont importées par les pays européens, notamment la France. Tania Andrade Lima, « The Dark Side of Toys in Nineteenth-Century Rio de Janeiro, Brazil », Historical Archaeology, vol. 46, n3, 2012, p. 63–78.

  45. [45]

    Madelyn Shaw, « Les poupées de tissu noires. Anonymat et identité », Black Dolls : la collection Deborah Neff, Nora Philippe (dir.), Lyon, Fage éditions ; Paris, La Maison rouge, 2018, p. 77-78.

  46. [46]

    Jean Fagan Yellin, Harriet Jacobs: A Life, New York, Basic Civitas Books, 2004, p. 129. Ces poupées ont été exposées dans l’exposition « Black Dolls » à New-York Historical Society aux États-Unis en 2022. < https://www.smithsonianmag.com/smart-news/african-american-history-black-dolls-toys-180979530/ > (consulté le 26 juillet 2023)

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pour citer cet article

TANIGUCHI Nanae, « Les poupées, vectrices de l’idéologie raciale ou d’empathie ? : Les représentations de l’altérité dans la littérature pour filles du Second Empire », Résonances, nº 14, 2023, pp. , URL : https://resonances.jp/14/les-poupees-vectrices-de-lideologie-raciale-ou-dempathie/, page consultée le 22 mai 2024.

執筆者

所属:超域文化科学専攻 表象文化論 博士課程
留学・在学研究歴:パリ・シテ大学 (2021-2023年)

日本語要旨résumé

人形、人種イデオロギーの伝播装置あるいは共感の媒体?

フランス第二帝政期の少女向け出版物における「他者」の表象

谷口奈々恵

本論文の目的は、フランス第二帝政期(1852-1870)の少女向け出版物における非白人の人形のモティーフが、当時の上層階級の少女たちの「他者」をめぐる認識やイメージの形成にいかなる影響を与え得たのかを検討することである。

人形産業が大きく繁栄した19世紀のなかでも、第二帝政期は、精巧な作りと洗練された衣装を特徴とする白人の女性型人形が流行の頂点を極めた時期であった。華やかな都市文化を体現し、「パリ人形(poupée parisienne)」とも称されていたこれらの人形が、その主な所有者であった上層階級の少女たちに擬えられるとすれば、世紀初頭より徐々に社会にその姿を現し始めていた非白人の人形は、彼女たちにとっての「他者」として捉えられるだろう。

1848年の奴隷制廃止、植民地政策の拡大、人種理論の発展などを背景として「他者」への関心が社会へ広く共有されつつあった当時において、非白人の人形に与えられた主たる役割は、その人形が表象する「他者」についての知識を少女たちに伝達するというものであった。第1章で考察したように、少女雑誌『ラ・プペ(La Poupée)』に掲載されたコラムには世界各国の人形の特徴が文章で紹介されるが、各人形の質や完成度への評価が下され、さらにそれが制作国・地域の文明レベルと結びつけて論じられている。同様に、ベストセラーとなったジュリー・グロー『人形の回想録(Mémoires d’une poupée)』(1839)において、パリ出身の人形ヴェルメイユは、植民地のグアドループに漂着し、そこで遭遇した「ポポト(popote)」と称される現地の人形を、怠惰で、無知で、役に立たない少女として侮蔑的に描写したうえで、この観察記録を回想録として出版することで、読者の少女たちを教育する使命を担うのだと主張する。これらの例からは、人形が、フランスを頂点として諸外国を下位におくヒエラルキー構造を明示し、人種イデオロギーの伝播や植民地文化の浸透の一端を担う装置として機能していたことが読み取れる。

しかしながら人形がフィクションのモティーフとしてのみならず玩具として実在するモノであることを踏まえれば、これらのイデオロギーの受け手とされる少女たちが、人形と実際にいかなる関係を取り結び得たかを考慮しなければならないだろう。第2章で着目したのは、人形をテーマとする少女雑誌『ラ・プペ・モデル(La Poupée modèle)』における人形のモティーフ、ならびに人間の少女とモノとしての人形との関わりの表象である。本雑誌の主要キャラクターである少女の人形シフォネットが主人公となる物語作品には、少女たちの所有する人形として、白人の「パリ人形」と、シフォネットが生まれ育ったブラジルでの黒人の女中コラとその息子ジジが手作りした「クレオール人形」ジジ=コラが登場する。両者は周囲から外見の美醜をめぐる価値判断を下される一方で、ジジ=コラがかつての黒人の女中の親子との交流とブラジルでの記憶を体現し、シフォネットの深い愛情の対象となり、「他者」への共感を生む媒体として機能していることが見てとれる。

さらにヒロインであるシフォネット自身もまた、フランス人の両親のもとに生まれながら幼少期より複数の文化圏で生き、言語や振る舞いのレベルで混淆性を内包する白人の少女/人形であった。すなわち彼女はフランス社会で「他者」であるという点において、ジジ=コラと共通する性質を有している。そしてフランス上層階級の白人と想定される現実の読者の少女たちにとって、シフォネットは外見上、彼女たちと類似していながら同時に彼女たちの「他者」でもあった。これらの点を踏まえるなら、読者たちは、みずからと似ていながらも異なるシフォネットに同一化することで、シフォネットの「他者」としての経験、さらに彼女の愛情と共感の対象でもあるジジ=コラ、およびその人形が体現する「他者」の人々との交流を想像することができたといえるのではないか。非白人を表象する人形は、「他者」をめぐるイデオロギーを伝播する装置であるのみならず、愛情にもとづく固有の関係を「他者」と取り結び、かれらへの共感を促す可能性を提供する媒体となり得るのであった。

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谷口 奈々恵「」『Résonances』第14号、2023年、ページ、URL : https://resonances.jp/14/les-poupees-vectrices-de-lideologie-raciale-ou-dempathie/。(2024年05月22日閲覧)